Extraits “Le Rêve de Maximilien”
mai 24, 2007 on 8:56 | In Extraits | Pas de commentaires![]() |
L’ancien Maître entraîna son élève à l’écart des oreilles indiscrètes et du regard lourd de reproches d’Ilward Abner. Quand ils furent retournés sur le large perron de la maison des Vigo, Gustavo demanda à son fils de lui trouver un banc pour qu’il puisse y reposer ses vieux os. Cette demande étonna le jeune homme : c’était la première fois depuis qu’il le connaissait que leur père faisait montre de faiblesse. A l’ombre d’une haie taillée, le père et le fils s’isolèrent du reste du monde. - Nous nous voyons sans doute pour la dernière fois, Jedro, c’est pourquoi j’aimerais te parler de certaines choses sans le couvert de la pudeur. Le garçon fit glisser ses doigts vers la main couverte de mélanomes de son géniteur. - Ne dis point cela, Père. Tu as encore de belles années devant toi… L’orientation des sourcils de Gustavo firent passer son visage de la tristesse à la colère. - Epargne-moi ces salamalecs, Jedro. Je sais mieux que toi le dû que me réclame ce corps malade ! Imos n’a que trop attendu et m’offre un sursis dont je me passerais bien. Avec la perte de mes yeux, je suis devenu inutile, inutile pour mon art dont on m’a enlevé jusqu’au droit d’exercer et inutile pour ma famille qui me traîne comme un poids. - Tu n’es point un poids pour nous, Père. Gustavo lança sa main en l’air d’un geste désabusé. - Pour ceux qui sont partis, sans doute pas ! Mais pour ma tendre Maryane qui me supporte chaque jour qu’Atis veut bien donner aux Hommes, je le suis ! Jedro sentit trembler la main du vieillard et n’en resserra pas moins sa prise. Ils laissèrent passer un vol de moineaux et entendirent deux chiens se quereller dans le parc. - Mais avant de partir, j’aimerais que tu me parles, mon fils. Parle-moi de ce que je ne peux plus voir. Parle-moi de ton talent… Jedro accéda à la demande du vieux et lui détailla avec des mots choisis les sujets qu’il traduisait dans sa chambre d’étudiant loin du regard désapprobateur de ses maîtres. Il le fit avec beaucoup d’émotion et toucha le cœur racorni de celui à qui on avait tout volé. Mis à part deux thèmes qu’il prit soin d’éviter, il ne lui cacha rien. S’il édulcora naturellement son aventure avec Aldous Mynckt que son père n’aurait ni comprise ni bénie, il passa sous silence le tableau qu’il essayait de peindre depuis plusieurs semaines. Il mit sagement en application la mise en garde de Ilward concernant Saon et décida de ne pas en parler si Gustavo n’évoquait pas le sujet. A la fin du monologue de l’élève (il avait peu l’habitude de s’exprimer si longtemps), l’ancien maître avait le visage éclairé d’un fier sourire de père comblé. Qu’aurait-il donné pour retrouver, l’espace d’un instant, la vue pour admirer ce qui lui avait été conté? Il aurait péri sur-le-champ, frappé par Imos, pour caresser du regard les couleurs de son enfant chéri. Il savait pourtant qu’il ne devrait se contenter que des descriptions, somme toute assez laconiques, du garçon. Jedro lut dans ces prunelles privées de vie un désespoir sans bornes. Alors, avec d’infinies précautions, il guida ses mains tachetées vers les reliefs d’une toile qu’il avait sortie de sa farde. Gustavo les laissa courir avec un plaisir qu’il aurait eu de la peine à dissimuler. Il les abandonna longtemps à la texture, revenant de nombreuses fois sur la toile comme s’il avait pu en appréhender les lignes et les contours. Il avait fermé les yeux et dodelinait de la tête comme un maître de musique devant le solo d’un virtuose inspiré. Ce ballet avait quelque chose d’hypnotique et fascina le garçon. Il retrouvait chez son amant les mêmes mimiques et en conclut que chaque mentor, qu’il ait gardé ses yeux ou qu’il en ait été dépossédé, devait exprimer d’une manière similaire son amour pour l’art. Crispé depuis le début de la conversation, Jedro se détendit enfin. |
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